SANGRE

2016

Baryton basse et ensemble instrumental [5 musiciens]
Baryton basse, guitare, piano/clavier électronique, 2 percussionnistes et contrebasse

LIVRET • D'après 4 poèmes de Federico García Lorca

DURÉE • 35 minutes

ÉDITEUR •  Édité par le compositeur

COMMANDE • Commande de l'État Français

CRÉATION MUSICALE • Le 31 juillet 2016 au Festival de Chaillol, Église du Hameau de Saint-Michel (05), avec Jean-Manuel Candenot (baryton basse), et l’Ensemble C Barré, sous la direction de Sébastien Boin

CRÉATION SCÉNIQUE • Le 30 septembre 2016 au Festival d’Île de France, à l’Auditorium Angèle et Roger Tribouilloy de Bondy (93), avec Jean-Manuel Candenot (baryton basse), l’Ensemble C Barré, sous la direction de Léo Warynski, et la mise-en-scène de Pablo Volo

Note d’intention de Frédéric Pattar

« Mes premiers contacts avec la poésie de Lorca ont eu lieu il y a plusieurs années. Depuis ce moment, j’ai toujours souhaité mettre en musique l’imagerie puissante qu’invoque ce poète.

 

Dans l’œuvre musicale et théâtrale que je propose, un poème de Lorca, court et révélateur — Omega, poème pour les morts — occupe une place centrale en revenant deux fois (l’ensemble des poèmes que j’utilise est reproduit en annexe). Afin de mettre en exergue des aspects qui me semblent essentiels, j’ai également choisi de juxtaposer trois autres poèmes, tous trois extraits du cycle « dans le bois des cédrats de lune ». Dans ce cycle, le poète met en scène sa propre disparition en imaginant un voyage vers ce « qui ne vit pas, mais aurait pu être ». Avec Omega - pièce prémonitoire pour Lorca — dans une contemplation inquiète et douce, on a l’impression de l’imminence d’un événement épiphanique. L’attente d’une révélation, comme un flux invisible qui nous tient tandis que « les statues s’écroulent ».

Les poèmes de Federico García Lorca

Omega - Poema para muertos

Las hierbas.

Yo me cortaré la mano derecha.

Espera.

Las hierbas.

Tengo un guante de mercurio y otro de seda.

Espera.

¡ Las hierbas !

No solloces. Silencio, que no nos sientan.

Espera.

¡ Las hierbas !

Se cayeron las estatuas

al abrirse la gran puerta.

¡¡ Las hierbaaas !!

 

 

Canción del jardinero inmóvil

Lo que no sospechaste

vive y tiembla en el aire.

Al tesoro del día

apenas si tocáis.

Van y vienen cargados

sin que los mire nadie.

Vienen rotos pero vírgenes

y hechos semilla salen.

Os hablan las cosas

y vosotros no escucháis.

El mundo es un surtidor

fresco, distinto y constante.

Al tesoro del día

apenas si tocáis.

Os veda el puro silencio

el torrente de la sangre.

Pero dos ojos tenéis

para remontar los cauces.

Al tesoro del día

apenas si tocáis.

Lo que sospechaste

vive y tiembla en le aire.

Le jardín se enlazaba

por sus perfumes estancados.

Cada hoja soñaba

un sueño diferente.

 

 

Cancioncilla del niño que no nació

¡Me habéis dejado sobre una flor
de oscuros sollozos de agua!

El llanto que aprendí

se pondrá viejecito,

arrastrando su cola

de suspiros y lágrimas.

Sin brazos, ¿cómo empujo

la puerta de la Luz?

Sirvieron a otro niño

de remos en su barca.

Yo dormía tranquilo.

¿Quién taladró mi sueño?

Mi madre tiene ya

la cabellera blanca.

¡Me habéis dejado sobre una flor

de oscuros sollozos de agua!

Oméga – Poème pour les morts

Les herbes.

Je me couperai la main droite.

Attends.

Les herbes.

J’ai un gant de mercure, un autre en soie.

Attends.

Les herbes !

Pas de sanglots. Silence, on va nous entendre.

Attends.

Les herbes !

Les statues s’écroulent

Tandis que s’ouvre la grande porte.

Les heeerbes !!

 

 

Chanson du jardinier immobile

Ce que tu ne soupçonnes

vit et tremble dans l'air.

Le trésor de la lumière

à peine si vous l'effleurez.

Il va et vient chargé

Sans que nul ne l’aperçoive.

Il vient brisé, mais vierge,

et sort mué en graine.

Les choses vous parlent, et

vous ne les écoutez pas.

Le monde est un jet d'eau

frais, divers et constant.

Le trésor de la lumière

à peine si vous l'effleurez,

Séparés du pur silence

par le torrent du sang.

Mais vous avez deux yeux

pour remonter à la source.

Le trésor de la lumière

à peine si vous l'effleurez.

Ce que tu ne soupçonnes

vit et tremble dans l'air.

Le jardin s'enlaçait

par ses parfums stagnants.

Chaque feuille songeait

un songe différent.

 

 

Petite chanson de l'enfant qui n'est pas né

Vous m'avez laissé sur une fleur

d'obscurs sanglots liquides!
La plainte que j'ai apprise

se fera petite et vieille,

promenant sa traîne

de soupirs et de larmes.

Sans bras, comment pousserais-je

la porte de la Lumière ?

Un autre enfant s'en est fait

des rames pour sa barque.

Moi je dormais tranquille.

Qui a percé mon sommeil ?

Ma mère a déjà

les cheveux blancs.

Vous m'avez laissé sur une fleur

d'obscurs sanglots liquides!

Dans le bois des cédrats de lune – Poème extatique

Prologue

 

Je pars pour un long voyage.

 

Sur un miroir d'argent je trouve, bien avant qu'il ne fasse jour, la mallette et les effets dont j'aurai besoin dans ces terres étranges et dans les jardins des Théories.

 

Pauvre et tranquille, je veux visiter le monde extatique où vivent toutes mes virtualités et mes paysages perdus, je veux entrer, froid mais lucide, dans le jardin des graines qui n'ont pas fleuri et des Théories aveugles, en quête de l'amour que je n'ai pas eu mais qui était à moi.

 

J'ai cherché durant de longs jours dans tous les miroirs de ma maison le chemin qui conduit à ce jardin merveilleux et, à la fin, par un pur hasard, je l'ai trouvé.

 

J'avais essayé à cet effet divers procédés. Par exemple, je m'étais mis à chanter en m'arrangeant pour maintenir sur l'air ma voix longue et tendue, mais les miroirs demeuraient silencieux. Je m'étais livré à ces géométries compliquées avec le mot et le rythme, j'avais empli les yeux d'argent de mes larmes, j'étais même allé jusqu'à mettre un abat-jour à la petite lampe qui éclaire la grotte de ma tête, peine perdue!

 

Par un matin voilé, alors que j'avais rejeté comme impossible le projet de voyage et que je me trouvais libre de soucis et de jardins invisibles, j'étais allé me peigner devant un miroir, et, sans que je lui eusse rien demandé, sa large face d'argent s'emplit d'un zigzag de chants de rossignols, et des profondeurs du tain, surgit la formule claire et précise, formule qu'il m'est interdit, naturellement, de révéler.

 

J'entreprends avec sérénité ce voyage et, bien sûr, je m'en lave les mains, je relaterai ce que j'aurai vu, mais ne me demandez pas d'expliquer quoi que ce soit.

 

J'aurais pu aller au pays des morts, mais je préfère aller au pays de ce qui ne vit pas, ce qui n'est pas la même chose.

 

Bien sûr, une âme pure et complète n'éprouverait pas cette curiosité. Je pars tranquille. Dans la mallette j'emporte une bonne provision de vers luisants.

 

Avant de me mettre en route, je sens une douleur aiguë au cœur. Ma famille dort et toute la maison est plongée dans un repos absolu. L'aube, en révélant des tours et en comptant une à une les feuilles des arbres, me met un masque blanc et des gants de