BEISEIT

1991

Contre-ténor et trois instruments
clarinette (sib et basse), accordéon et contrebasse

DÉDICACE • à György Kurtág

LIVRET • "Beiseit" de Robert Walser

DURÉE • 42 minutes

ÉDITEUR •  Schott

COMMANDE • Milano Musica

CRÉATION MONDIALE • le 28 avril 1991 en Allemagne, au festival de Witten, par David James (haute-contre), Elmar Schmid (clarinette), Theodoro Anzellotti (accordéon), Johannes Nied (contrebasse), sous la direction de Heinz Holliger

COMMENTAIRES • douze lieder sur des poèmes de Robert Walser

Note de Programme

Le poème de jeunesse Beiseit semble prophétiser le destin ultérieur de Robert Walser, qui fait partie, avec Georg Trakl, Nelly Sachs, Samuel Beckett et Friedrich Hölderlin, de ces poètes en marge auxquels Heinz Holliger voue depuis longtemps une attention particulière. Une des caractéristiques de l'ensemble du travail compositionnel de Holliger est l'emploi de données numériques déterminant la forme et la structure de l'œuvre. Dans l'opéra d'après Samuel Beckett intitulé Come and Go, le nombre trois était pour ainsi dire pris à la lettre. De même, le lied Und ging du nouveau cycle Beiseit est une étude sur le nombre cinq. Sa partie initiale, notamment, par l'intrication extrême de groupes instrumentaux en quinconce, combinée avec des formes en miroir et des intervalles correspondants, crée un mécanisme sonore de haute précision. Le tissage constructiviste constitue un des fondements de l'écriture de Holliger. Dans Schnee, les parties du contre-ténor, de la clarinette et de la contrebasse sont conduites selon un canon de proportions structuré en quarts de ton : la seconde et la troisième voix répètent les notes de la première avec des durées respectivement doubles et réduites de moitié. Dans le lied qui donne son titre à l'ensemble – Beiseit –, les staccatos de l'accordéon et les pizzicatos de la contrebasse entourant la voix chantée se déroulent en mouvement contraire.

1. Beiseit
Ich mache meinen Gang;
Der führt ein Stückchen weit
Und heim; dann ohne Klang
Und Wort bin ich beiseit.

 

2. Schnee
Es schneit, es schneit, bedeckt die Erde
Mit weißer Beschwerde, so weit, so weit.

Es taumelt so weh hinunter vom Himmel
Das Flockengewimmel, der Schnee, der Schnee.

Das gibt dir , ach, eine Ruh', eine Weite,
die weißverschneite Welt macht mich schwach.

So daß erst klein, dann groß mein Sehnen
Sich drängt zu Tränen in mich hinein.

 

3. Bangen
Ich habe so lang gewartet auf süße
Töne ind Grüße, nur eine Klang.

Nun ist mir bang; nicht Töne und Klingen,
nur Nebel dringen im Überschwang.

Was heimlich sang auf dunkler Lauer:
Versüße mir, Trauer, jetzt schweren Gang.

 

4. Wie immer
Die Lampe ist noch da,
der Tisch ist auch noch da,
und ich bin noch im Zimmer,
und meine Sehnsucht, ah,
seufzt noch wie immer.

Feigheit, bist du noch da?
Und, Lüge, auch du?
Ich hör' ein dunkles Ja:
Das Unglück ist noch da,
und ich bin noch im Zimmer
wie immer.

 

5. Trug
Nun wieder müde Hände,
nun wieder müde Beine,
ein Dunkel ohne Ende,
ich lache, dass die Wände
sich drehen, doch dies eine
ist Lüge, denn ich weine.

 

6. Zu philosophisch
Wie geisterhaft im Sinken
Und Steigen ist mein Leben.
Stets seh' ich mich mir winken,
dem Winkendem entschweben.

Ich seh' mich als Gelächter,
als tiefe Trauer wieder,
als wilden Redeflechter;
doch alles dies sinkt nieder.

Und ist zu allen Zeiten
wohl niemals recht gewesen.
Ich bin vergeßne Weiten
Zu wandern auserlesen.

 

7. Abend
Schwarzgelb im Schnee vor mir leuchtet
ein Weg und geht unter Bäumen her.
Es ist Abend, und schwer
ist die Luft von Farben durchfeuchtet.

Die Bäume, unter denen ich gehe,
haben Äste wie Kinderhände;
sie flehen ohne Ende
unsäglich lieb, wenn ich stille stehe.

Ferne Gärten und Hecken
brennen in dunklem Wirrwarr,
und der glühende Himmel sieht angststarr,
wie die Kinderhände sich strecken.

 

8. Weiter
Ich wollte stehen bleiben,
es trieb mich wieder weiter,
vorbei an schwarzen Bäumen
doch unter schwarzen Bäumen
woll't ich schnell stehen bleiben,
es trieb mich wieder weiter,
vorbei an grünen Wiesen,
doch an den grünen Wiesen
wollt' ich nur stehen bleiben,
es trieb mich wieder weiter,
vorbei an armen Häuschen,
bei einem dieser Häuschen
möcht' ich doch stehen bleiben,
betrachtend seine Armut,
und wie sein Rauch gemächlich
zum Himmel steigt, ich möchte
jetzt lange stehen bleiben.
Dies sagte ich und lachte,
das Grün der Wiesen lachte,
der Rauch stieg räuchlich lächelnd,
es trieb mich wieder weiter.

 

9. Angst
Ich möchte,
die Häuser regten sich,
sie kämen auf mich los,
das wäre schauerlich

Ich möchte,
mein Herz verdrehte sich,
und mein Verstand stünd' still,
das wäre schauerlich

Das Schauerlichtste möchte
ich pressen an mein Herz.
Ich sehne mich nach Angst,
nach Schmerz.

 

10. Und ging
Er schwenkte leise seinen Hut
und ging, heißt es vom Wandersmann.
Er riß die Blätter von dem Baum
und ging, heißt es vom rauhen Herbst.
Sie teilte lächelnd Gnaden aus
und ging, heißt es von der Majestät.
Er klopfte nächtlich an die Tür
und ging, heißt es vom Herzeleid.
Er zeigte weinend auf sein Herz
und ging, heißt es vom armen Mann.

 

11. Drückendes Licht
Zwei Bäume stehen im Schnee,
der Himmel, müde des Lichts,
zieht heim, und sonst ist nichts
als Schwermut in der Näh'.

Und hinter den Bäumen ragen
dunkle Häuser hinauf.
Jetzt hört man etwas sagen,
jetzt bellen Hunde auf.

Nun erscheint der Liebe, runde
Lampenmond im Haus.
Nun geht das Licht wieder aus,
als klaffte eine Wunde.

Wie klein ist hier das Leben
und wie groß das Nichts.
Der Himmel, müde des Lichts,
hat alles dem Schnee gegeben.

Die zwei Bäume neigen
Ihre Köpfe sich zu.
Wolken durchziehn die Ruh'
Der Welt im Reigen.

 

12. Im Mondschein
Ich dachte gestern nacht,
die Sterne müssten singen,
als ich aufwacht
und es leise hörte klingen.

Es war aber eine Handharfe,
die durch die Räume drang,
und durch die kalte, scharfe
Nacht klang es so bang.

Dachte so verlornem Ringen,
Gebeten und Flüchen nach,
und noch lange hört' ich es singen,
lag lang noch wach.

Cependant, un tel constructivisme, quand bien même il serait au premier plan, ne constitue pas un but en soi. Chez Holliger comme chez Alban Berg, le savoir-faire implicite dans le moindre détail doit s'effacer devant l'essentiel : l'urgence de l'expression. Car c'est elle qui préside, notamment dans Schnee, au système des micro-intervalles, ou encore, dans Abend, à la sonorité expressionniste oppressante, qui compte peut-être parmi les moments les plus émouvants de tout le cycle. Les arrières-plans expressifs se prêtent également au déroulement simultané de différents processus temporels – dans Zu philosophisch, par exemple –, mais surtout, ils invitent à pénétrer des domaines sonores peu explorés. Le lied Wie immer est écrit pour un Sprechgesang au rythme déterminé, et un contrebassiste auquel sont assignées des activités tout à fait inhabituelles : actions avec une corde supplémentaire, avec du papier, une balle, un tuyau de verre, glissando tremblotant, imitations de bruits de respiration, figurations sonores de complaintes, de tortures, de cris. Le cycle d'après Robert Walser fait souvent incursion dans les territoires limites de l'expression et de la sonorité. Sur le plan de l'instrumentation, Holliger considère son ensemble comme une sorte de condensé du folklore suisse. L'organisation générale en douze lieder s'inspire du cycle de Schumann d'après Eichendorff ; on retrouve d'ailleurs dans le postlude instrumental au dernier lied une citation littérale de Mondnacht.

1. A part
Je vais mon chemin,
qui mène un peu plus loin
chez moi ; alors sans bruit,
sans mot je suis à part.

 

2. Neige
Il neige, il neige, recouvre la terre
d'une blanche pesanteur, si loin, si loin.

Depuis le ciel déferle si douloureux
le grouillement des flocons, la neige, la neige.

Ah, quelle paix, quelle étendue,
le monde blanc de neige m'affaiblit.

Ainsi, petite d'abord, puis grande, ma nostalgie
se presse en larmes tout au fond de moi.

 

3. Inquiétude
J'ai si longtemps attendu un doux
son, un doux salut, une seule note.

Maintenant j'ai peur : aucun son ni tintement,
seules les brumes pénètrent dans l'exaltation.

Chantait en secret, sombre, aux aguets :
Adoucis, tristesse, mon lourd pas maintenant.

 

4. Comme toujours
La lampe est encore là,
la table aussi est encore là,
et je suis encore dans la chambre,
et ma nostalgie, ah,
gémit encore, comme toujours.

Lâcheté, es-tu encore là ?
et mensonge, toi aussi ?
J'entends un sombre oui :
le malheur est encore là,
et je suis encore dans la chambre,
comme toujours.

 

5. Illusion
A nouveau les mains lasses,
à nouveau les jambes lasses,
une obscurité sans fin,
je ris de voir les murs
se tourner, mais cela
est mensonge, car je pleure.

 

6. Trop philosophe
Quel fantôme que ma vie
qui s'enfonce et qui remonte.
Toujours je me vois me faire signe,
échapper à celui qui fait signe.

Je me vois comme éclat de rire,
comme profonde tristesse à nouveau,
comme sauvage tresseur de paroles ;
et pourtant tout cela s'enfonce.

Et de tout temps n'a
jamais été vraiment droit.
Je suis élu pour
parcourir des distances oubliées.

 

7. Soir
Jaune-noir dans la neige luit devant moi
un chemin, qui passe sous les arbres.
C'est le soir, et l'air
lourdement s'imbibe de couleurs.

Les arbres sous lesquels je vais
ont des branches comme des mains d'enfant ;
ils implorent sans fin,
ineffablement touchants lorsque je m'arrête.

Au loin, des jardins et des haies
brûlent dans un sombre chaos,
et le ciel ardent regarde figé d'angoisse
s'allonger les mains d'enfant.

 

8. Plus loin
Je voulus m'arrêter,
je fus encore une fois poussé plus loin,
le long des arbres noirs,
mais sous les arbres noirs,
je voulus vite m'arrêter,
je fus encore une fois poussé plus loin,
le long des prés verts,
mais devant les prés verts,
j'aimerais seulement m'arrêter,
je fus encore une fois poussé plus loin,
le long des pauvres petites maisons,
près de l'une de ces petites maisons,
j'aimerais pourtant m'arrêter,
regarder sa pauvreté,
et voir sa fumée lentement
monter vers le ciel, j'aimerais
maintenant m'arrêter longtemps.
Je disais cela et riais,
le vert des prés riait,
la fumée montait souriante en fumée,
je fus une fois encore poussé plus loin.

 

9. Angoisse
J'aimerais
que les maisons se mettent à bouger,
qu'elles se précipitent sur moi,
ça donnerait le frisson.

J 'aimerais
que mon coœur se torde,
et que ma raison s'immobilise,
ça donnerait le frisson.

Le plus horrible, j'aimerais
le presser contre mon cœur.
Je languis après la peur,
après la douleur.

 

10. Et s'en allait
Il agitait doucement son chapeau
et s'en allait, dit-on du promeneur.
Il arrachait les feuilles de l'arbre
et s'en allait, dit-on du rude automne.
Elle distribuait en souriant des faveurs
et s'en allait, dit-on de la majesté.
Il frappait nuitamment à la porte
et s'en allait, dit-on du chagrin.
Il montrait son cœur en pleurant
et s'en allait, dit-on du pauvre homme.

 

11. Lumière accablante
Deux arbres se dressent dans la neige,
le ciel, las de la lumière,
rentre chez lui ; sinon rien, hormis
la mélancolie au voisinage.

Et derrière les arbres s'élèvent
des maisons sombres.
On entend maintenant parler,
les chiens maintenant aboient.

Apparaît la douce et ronde
lune-lampe dans la maison.
S'éteint à nouveau la lumière,
comme une plaie qui bée.

La vie est si petite ici,
et le rien si grand.
Le ciel, las de la lumière,
a tout donné à la neige.

Les deux arbres inclinent
la tête l'un vers l'autre :
les nuages font une ronde
à travers la quiétude du monde.

 

12. Au clair de lune
Je crus hier soir
que les étoiles chantaient :
j'avais en me réveillant
entendu un son si doux.

Mais c'était un accordéon
qui pénétrait dans la pièce,
et la froide et coupante nuit
résonnait si peureusement.

Pensai à cette lutte perdue,
à ces prières, puis ces blasphèmes,
et encore longtemps, je l'entendis chanter
et longtemps je me tins éveillé.

 

Traduit et adapté de l'allemand par Vincent Barras.